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Comment l'Eurovision est devenu un événement gay friendly

Des drag queens, un baiser lesbien, une chanteuse transgenre... Sur la scène de l'Eurovision de ces 20 dernières années, la communauté LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) a trouvé un lieu d'expression qui ne peut que réjouir ses membres : beaucoup d'entre eux sont fans de ce concours télévisé, dont la 60e édition aura lieu samedi 23 mai à Vienne.
"Il ne nous a pas échappé que beaucoup des fans très engagés du concours, ceux qui nous suivent toute l'année, sont de la communauté LGBT", a expliqué à France 24 Sietse Bakker, l'homme qui supervise l'événement pour l'Union européenne de radio-télévision.
Cependant ce ne sont que des fans parmi d'autres. "Nous voulons faire trois grands spectacles [avec les deux demi-finales, NDLR] qui rencontrent le public le plus large possible, que vous soyez un homme, une femme, jeune, vieux, en Europe ou au-delà, et évidemment cela n'a pas d'importance que vous soyiez blanc ou noir ou homosexuel", poursuit Sietse Bakker.
L'Eurovision se veut un événement grand public, une grande fête, qui réunit chaque année plus de 180 millions de téléspectateurs, du Portugal à l'Azerbaïdjan, et même jusqu'à l'Australie, invitée à participer cette année.
Les trois D de l'Eurovision : danse, disco et divas
Si le concours n'est pas pensé pour les gays, il véhicule des valeurs dans lesquelles nombre d'entre eux se retrouvent. Paul Barnes, un quinquagénaire homosexuel britannique, est de ceux-là. "L'Eurovision, c'est de la musique qui se danse, c'est de la disco, c'est des divas. Nous aimons danser, le disco, et les divas !", résume-t-il en forçant le trait dans une autodérision assumée - un condensé de sous-culture gay.
L'Eurovision a commencé dans les années 1950 et 1960 comme un événement musical très sage, puis le disco et les années 1970 ont introduit l'excentricité, qui n'a jamais fait défaut depuis.


Pour étudier le profil des fans de l'Eurovision, Brian Singleton, professeur d'art dramatique au Trinity College de Dublin et auteur d'un article sur la sociologie des fans de l'Eurovision pour la revue "SQS Journal"* en 2007, a rejoint l'OGAE, le principal réseau d'associations de fan clubs. Si tout les fans ne sont pas issus de la communauté gay, les homosexuels en représentent cependant la majorité, constate-t-il.
Dans les années 1960, toute une génération de jeunes hommes gays - ou gays en devenir - regardaient l'émission dans le cadre familial, relate Brian Singleton. Alors que la société attend des hommes qu'ils n'expriment pas leur sensibilité, l'Eurovision leur offre un espace fortement émotionnel, explique-t-il. "L'Eurovision est plein d'émotions : toutes ces chansons sur l'amour, qui naît et qui finit. C'est aussi en direct à la télévision donc quand certaines choses se passent mal, ça fait plus d'émotions, et seulement une personne gagne, donc c'est encore plus d'émotions !" Cette théâtralité exacerbée est une pièce du puzzle, estime l'universitaire, avant de rappeler :  "Le glamour, le spectacle, sont des choses dans lesquelles les gays s'investissent pour échapper aux normes de la masculinité".
"Il y a le genre musical, mais aussi la flamboyance qui l'accompagne", confirme Paul Barnes, qui assistera cette année à Vienne à son premier concours sur place, après des dizaines d'éditions suivies à la télévision entre amis. Emmanuel Bachelot, président de l'association française de fans Euro'idol et amateur de l'Eurovision avant d'être gay, renchérit : "On est dans le spectacle, on est dans la démonstration, on est aussi souvent dans la provocation." Car avec une quarantaine de participants, il faut une prestation qui marque le public afin qu'il s'en souvienne au moment du vote.
Voir la différence
Dans les années 1960 et 1970, cette grand-messe télévisuelle qu'est l'Eurovision est aussi une fenêtre sur le monde. "Les personnes qui ont grandi à cette époque n'avaient que les chaînes publiques nationales, nous n'avions accès qu'à une seule chose, une vision du monde, une langue. Et un soir dans l'année, nous pouvions voir des personnes d'autres pays et d'autres cultures et à quel point elles étaient différentes !", se rappelle Brian Singleton, âgé de 54 ans, lui-même gay et un grand fan du concours. Voir des gens différents pourrait aider à s'accepter soi-même comme différent, voire à le revendiquer.
L'Eurovision réunit dans une même soirée des artistes de tous pays et tous styles musicaux, qui pendant longtemps devaient chanter dans une de leurs langues nationales. "Quand vous faites cela, vous obtenez presque automatiquement un environnement où être un peu différent est très accepté", explique Sietse Bakker. Une diversité dont certains critiquent le manque de qualité, mais qui plaît aux gays et à l'ensemble de la communauté LGBT, qui ont souvent eu à se confronter au regard des autres. "Les gens ici ne se voient pas comme homo ou hétéro, c'est un grand melting pot de différentes identités et être gay ou non est juste l'une d'entre elles", ajoute l'organisateur en chef de l'événement.
De Dana International à Conchita Wurst
L'ambiguïté de l'Eurovision est longtemps restée connue des seuls initiés. Le "coming out" de l'Eurovision s'est fait petit à petit, en commençant par le public. Si les fans gays se retrouvaient déjà entre eux pour regarder l'Eurovision, au moment où les premiers fans clubs s'organisent, dans les années 1980, ils en deviennent des acteurs majeurs. Si bien qu'avec leur engagement, "dans les années 1990, il y a une association qui est établie entre l'Eurovision et l'identité gay, sur le plan des fans", analyse Catherine Baker, historienne du XXe siècle à l'université de Hull, en Grande-Bretagne.
Cela sera particulièrement visible en 1998, lors de l'édition organisée à Birmingham. Les organisateurs décident pour la première fois de laisser leur place aux fans dans l'auditorium, au pied de la scène. "Comme c'étaient pour beaucoup des hommes gays, cela a envoyé le message à travers l'Europe que les fans de l'Eurovision étaient gays", relate Brian Singleton.
Sur scène, la bascule s'opère à peu près au même moment. En 1997, le concours compte pour la première fois un candidat ouvertement gay, l'Islandais Paul Oscar. Et l'année suivante surtout, la chanteuse transgenre israélienne Dana International remporte le concours avec "Diva", une ballade boostée à la sauce dance célébrant les femmes fortes dans l'histoire et la mythologie.


Cette nouvelle visibilité donnée à la minorité trans a fait date. "C'est la première opportunité pour la plupart des spectateurs de voir une femme transgenre avoir du succès dans quoi que ce soit, et être représentée ainsi dans les médias", souligne Catherine Baker.
Ce n'est pas un hasard si la question des droits des personnes LGBT a commencé à se poser à l'Eurovision à la fin des années 1990. "C'est à la même époque que les institutions politiques et législatives européennes se sont intéressées aux droits des LGBT en tant que valeur", rappelle Catherine Baker. Ces années voient disparaître dans beaucoup de pays européens les barrières juridiques qui s'opposaient aux personnes homosexuelles dans le cadre professionnel ou pour servir dans les forces armées. Certains pays commencent à adopter l'union civile ou le mariage entre personnes de même sexe.
L'Eurovision, tribune politique
Plusieurs performances venant de la communauté LGBT suivront. En 2007, la Serbe Marija Serifovic remporte le concours en jouant cette fois sur le versant lesbien. Bien qu'officiellement hétérosexuelle (elle ne fera son coming out que des années plus tard), elle chante "Molitva" ("Prière", en serbe) avec une dégaine très masculine, qui contraste avec ses choristes, en talons aiguilles et très maquillées, qui se tiennent par la main. Si la prestation n'avait pas de revendication particulière, "il y a clairement un sous-texte à saisir", analyse Catherine Baker.


Conchita Wurst vient parfaire le tableau de la diversité de la communauté LGBT en s'imposant à son tour en 2014, une première pour une drag queen mais aussi pour un interprète - Tom Neuwirth, l'Autrichien derrière la barbe de Conchita - ouvertement homosexuel.
Face aux critiques qui accueillent ces candidates lors de leur passage à l'Eurovision, le concours prends des allures de tribune pour les droits des homosexuels. Les règles interdisent aux candidats de porter tout message politique sur scène, mais leur discours hors des projecteurs reste libre et les artistes savent en jouer. Certains vont jusqu'à braver l'interdiction, comme la Finlandaise Krista Siegfrids, qui a embrassé une de ses danseuses à la fin de sa prestation, prenant ainsi parti dans le débat qui se déroulait dans son pays sur le mariage gay.
Conchita Wurst est restée plus subtile dans son discours de victoire. "Cette nuit est dédiée à tous ceux qui croient en un futur de paix et de liberté. Vous savez qui vous êtes. Nous sommes unis et rien ne peut nous arrêter", a-t-elle lancé en brandissant le trophée. Si sa déclaration pouvait être comprise comme un pied-de-nez à tous ceux qui l'ont critiquée en amont du concours, notamment en Russie, elle véhiculait aussi le message d'unité voulu par l'Eurovision depuis sa création.


Dans la lutte pour les droits des LGBT, l'Eurovision investit même brièvement le Parlement européen, en 2002. La députée libérale néerlandaise Lousewies van der Laan attire l'attention sur les critiques dont fait l'objet à domicile le groupe slovène Sestre ("S½urs"), composé de trois drag queens. Elle souligne à l'adresse de Ljubljana, alors candidate à l'UE, que le respect de l'orientation sexuelle des citoyens fait partie des valeurs de l'Union. "La Slovénie n'est peut-être pas prête à intégrer l'UE", menace-t-elle.
Mais la médiatisation et la politisation des candidats LGBT ne saurait leur assurer les votes du public. Avec son numéro de disco-pop médiocre, Sestre finira cette année-là à la treizième place. Car tout gay-friendly qu'il soit, l'Eurovision est avant tout, comme son nom l'indique, un concours de la chanson. "Ce n'est pas parce qu'elle a mis une robe et qu'elle a une barbe que Conchita Wurst a été la gagnante en 2014", défend Emmanuel Bachelot, de l'association Euro'idol, qui rappelle que la dimension artistique finit toujours par primer. Pour lui, les fans de l'Eurovision ne sont pas dupes : "Sans la chanson 'Rise Like a Phoenix', sans la mise en scène, Conchita Wurst n'était rien."
*Journal de la société de "queer studies" en Finlande

Publiée le : 23 mai 2015

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